L’ostéopathie traverse une crise d’identité majeure. Au cœur de cette tension se trouve la « loi de l'artère », concept fondateur d’A.T. Still, aujourd’hui confronté aux exigences de la médecine fondée sur les preuves (EBM). Alors que certains praticiens tentent de moderniser ce dogme, d'autres s'enfoncent dans des interprétations anatomiques ou ésotériques que la science ne peut plus cautionner.
Still percevait le corps comme une machine dont la santé dépendait de la libre circulation du « fleuve de la vie ». Cette vision réduit la complexité humaine à une hydraulique rudimentaire. Elle ignore que le flux sanguin est un système dynamique régulé par des signaux chimiques, hormonaux et neurologiques, et non une simple question de « tuyaux bouchés ».
L'approche de Marguaritte, centrée sur le traitement de la citerne de Pecquet (cisterna chyli), illustre une application littérale et problématique de la loi de l'artère étendue au système lymphatique.
L'accessibilité anatomique : La citerne de Pecquet est située en profondeur contre les vertèbres L1-L2, derrière l'aorte abdominale.
Il est physiquement impossible d'exercer une pression spécifique sur cet organe sans comprimer massivement le bloc viscéral et les structures vasculaires majeures. L'idée d'un « pompage » manuel de cette structure est une aberration biomécanique.
La physiologie du flux : Le drainage lymphatique est régi par le lymphangion (unité contractile intrinsèque) et la pompe respiratoire diaphragmatique. Une pression manuelle ponctuelle ne peut se substituer à ces mécanismes physiologiques actifs.
Le discours de certains cabinets déplace le dogme vers les « syndromes de compression vasculaire de l'abdomen » (Nutcracker, Wilkie, Dunbar).
Biais anatomique : Ces syndromes sont des anomalies structurelles (souvent liées à l'angle de départ des artères). Prétendre qu'une manipulation viscérale peut modifier l'angle d'une artère rétropéritonéale de gros calibre est une illusion.
Risque clinique : En l'absence de validation par Doppler, l'ostéopathe risque de masquer des symptômes graves par un effet antalgique passager, retardant une intervention chirurgicale nécessaire pour des pathologies dont l'issue peut être l'ischémie chronique.
Le syncrétisme entre Still et la médecine chinoise (méridiens énergétiques) constitue une fuite en avant. Corréler l'aorte aux « Merveilleux Vaisseaux » est une construction poétique sans substrat biologique. Confondre la sensation subjective de « flux » du praticien avec une réalité physiologique est un biais cognitif qui discrédite la profession.
Pour survivre, l'ostéopathie tente de passer de la plomberie à la neurologie. L'effet observé n'est pas dû au « débouchage » d'un vaisseau, mais à la stimulation des fibres C-tactiles induisant une baisse du tonus sympathique. C'est la vasomotion neurogène.
Le bémol scientifique : Si ce paradigme est plus crédible, il manque de spécificité. La science peine à prouver qu'une technique « vasculaire » spécifique module le système nerveux différemment d'une mobilisation globale ou d'un massage bienveillant.
La « loi de l'artère » et les pompages de Jean-Pierre Marguaritte sont les reliques d'une époque pré-scientifique. Persister dans ces récits fragilise la crédibilité de l'ostéopathie. En acceptant que son action est une interaction neuro-physiologique et contextuelle globale, l'ostéopathe peut enfin devenir un partenaire sérieux de la médecine moderne, à condition d'abandonner ses prétentions de « plombier des fluides ».