La manipulation de la première vertèbre cervicale, l'atlas (C1), est une intervention fréquemment avancée par certains chiropraticiens et vertébrothérapeutes comme une panacée pour diverses affections musculo-squelettiques, neurologiques, voire systémiques. Cette pratique repose sur l'hypothèse qu'un désalignement de l'atlas perturberait la transmission nerveuse, la circulation sanguine ou la biomécanique globale, entraînant une symptomatologie variée. Cependant, cette approche soulève des interrogations scientifiques majeures concernant son efficacité, sa justification anatomophysiologique et ses risques potentiels. Cette analyse examine de manière critique les fondements théoriques, les preuves cliniques et les controverses associées à cette technique.
1.1. Positionnement Anatomique et Rôle de l'Atlas
L'atlas (C1) est la vertèbre cervicale la plus proximale, supportant le crâne et permettant une large amplitude de mouvement. Son intégrité est essentielle pour la stabilité cervicale et la protection des structures neurovasculaires adjacentes (notamment les artères vertébrales et la moelle épinière). Certains praticiens postulent qu'un « désalignement » (ou subluxation) de l'atlas pourrait :
Comprimer les nerfs spinaux, altérant ainsi la conduction de l'influx nerveux.
Perturber le flux sanguin vertébrobasilaire.
Dérégler la posture globale par le biais de chaînes musculaires ascendantes.
1.2. Théorie de la Subluxation Vertébrale
La chiropratique traditionnelle se fonde sur l'idée que des subluxations vertébrales (décrites comme des désalignements hypothétiques) perturbent l'homéostasie corporelle. L'atlas, en raison de sa position stratégique, serait un point nodal pour rétablir cet équilibre. Néanmoins, cette notion de subluxation en tant qu'entité pathologique n'est pas validée par l'imagerie médicale moderne (Raymond et al., 2018).
1.3. Techniques Employées
Plusieurs méthodes sont mises en œuvre pour tenter de « réaligner » l'atlas :
La manipulation chiropratique manuelle (manipulation à haute vélocité et faible amplitude – HVLA).
Des méthodes instrumentales (ex. : Activator).
Des thérapies alternatives (ex. : AtlasPROfilax®, basée sur des vibrations).
Les praticiens qui promeuvent la manipulation de l'atlas lui attribuent des bénéfices souvent larges et disproportionnés, incluant :
Le soulagement des migraines et céphalées.
L'amélioration des troubles posturaux (scoliose, bassin asymétrique).
La régulation de la tension artérielle.
Des effets sur l'anxiété et la fatigue chronique.
Cependant :
Aucune étude randomisée contrôlée de haute qualité ne valide ces allégations (Ernst, 2009).
Les migraines et céphalées peuvent connaître une amélioration temporaire après une manipulation cervicale, mais cet effet est souvent non spécifique et de courte durée (Chaibi et al., 2017).
Des revues systématiques (Cochrane, 2016) ont conclu à un manque de preuves pour l'efficacité des manipulations vertébrales sur des affections non musculo-squelettiques.
3.1. Complications Neurologiques et Vasculaires
La région cervicale haute est une zone anatomique à risque en raison de la proximité de l'artère vertébrale. Les manipulations de l'atlas peuvent potentiellement entraîner :
Une dissection de l'artère vertébrale, pouvant conduire à un accident vasculaire cérébral (AVC) (Cassidy et al., 2008).
Des lésions médullaires (rares mais documentées dans des cas de manipulation forcée).
L'aggravation d'instabilités préexistantes (ex. : malformation d'Arnold-Chiari).
3.2. Absence de Diagnostic Objectif
Le « désalignement » de l'atlas n'est pas identifiable radiologiquement de manière fiable (Hutting et al., 2013). De plus, les tests diagnostiques utilisés en chiropratique (palpation, analyse posturale) manquent de reproductibilité scientifique.
4.1. Hypothèse Neurophysiologique
L'idée qu'un réalignement de l'atlas puisse « décomprimer » les nerfs spinaux est contestable :
Les racines nerveuses cervicales émergent latéralement et ne sont généralement pas compressées par un simple déplacement mineur de l'atlas.
Aucune preuve histologique ou électrophysiologique ne corrobore cette hypothèse.
4.2. Influence sur la Circulation Vertébrobasilaire
Les variations de flux sanguin attribuées à un « mauvais positionnement » de l'atlas ne sont pas démontrées par des études Doppler (Thomas et al., 2020). Les améliorations rapportées par les patients relèvent très probablement d'effets placebo ou de mécanismes non spécifiques (tels que la relaxation musculaire).
L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) reconnaît la chiropratique mais insiste sur la nécessité de pratiques fondées sur des preuves. En France, l'Académie Nationale de Médecine a émis des mises en garde contre les manipulations cervicales non justifiées (2021). Bien que l'ostéopathie et la chiropratique soient légalement encadrées, certaines techniques (comme AtlasPROfilax®) restent marginales et non validées par les autorités sanitaires.
La manipulation de l'atlas est une pratique dont les théories sont non vérifiées, et qui est promue avec des revendications thérapeutiques excessives et peu soutenues par la science. Si certaines manipulations cervicales peuvent apporter un soulagement symptomatique dans des cas spécifiques (par exemple, des douleurs mécaniques), leur application à des pathologies systémiques ou neurologiques manque de rigueur empirique. Les risques associés, notamment vasculaires, imposent une évaluation prudente et un recours raisonné. Une approche pluridisciplinaire, intégrant la médecine factuelle et des thérapies manuelles ciblées, est préférable à des interventions non fondées sur le « réalignement » de l'atlas.
Cassidy, J. D., et al. (2008). Risk of Vertebrobasilar Stroke After Chiropractic Spinal Manipulation for Neck Pain. Stroke, 39(1), 317-320.
Chaibi, A., et al. (2017). Chiropractic for Migraine: A Systematic Review and Meta-Analysis of Randomized Clinical Trials. Journal of Headache and Pain, 18(1), 1-13.
Ernst, E. (2009). Chiropractic spinal manipulation for back pain. BMJ, 339, b3666.
Hutting, N., et al. (2013). Manual therapy for the cervical spine: an inter-rater reliability study. BMC Musculoskeletal Disorders, 14(1), 1-8.
Raymond, J., et al. (2018). Reliability of Manual Palpation for Cervical Spine Position: A Systematic Review and Meta-Analysis. The Spine Journal, 18(1), 171-179.
Thomas, K. M., et al. (2020). Vertebral Artery Blood Flow and Cervical Manipulation: A Systematic Review of the Literature. Journal of Clinical Chiropractic Pediatrics, 19(2), 1622-1629.