L'ostéopathie et la posturologie s'inscrivent toutes deux dans une perspective holistique de la santé, postulant que l'équilibre et la fonction corporelle sont intimement liés à l'intégrité structurelle et à la bonne communication entre les différents systèmes. Tandis que l'ostéopathie, fondée par A.T. Still, met l'accent sur l'auto-régulation du corps via la correction manuelle des dysfonctions somatiques [1], la posturologie, sous une de ses formes développées, se concentre sur le Système Postural d'Aplomb (SPA) et la détection de "capteurs" sensoriels défaillants (oculaires, podaux, manducateurs, vestibulaires) qui entraîneraient un déséquilibre postural global [2]. Si l'idée d'une synergie entre ces deux approches est séduisante, une analyse scientifique critique révèle que le concept de posturologie, avec son emphase sur des "capteurs primaires" et des "chaines causales ascendantes ou descendantes", se heurte à des limites méthodologiques et un manque de preuves robustes, ce qui fragilise d'autant plus les prétentions de l'ostéopathie à corriger la posture via cette même grille d'analyse.
1.1. L'Ostéopathie et la Vision Posturale
Pour l'ostéopathie, une posture "déséquilibrée" est souvent une adaptation à des restrictions de mobilité, des tensions tissulaires ou des compensations douloureuses [3]. L'examen ostéopathique vise à identifier ces dysfonctions somatiques (TART : Texture anormale, Asymétrie, Restriction de mouvement, Sensibilité) au niveau articulaire, musculaire, fascial ou viscéral. L'objectif de l'ostéopathe est de restaurer la biomécanique locale et globale, permettant ainsi au corps de retrouver une meilleure "efficience" posturale et une meilleure capacité d'auto-régulation.
1.2. La Posturologie et ses Hypothèses Spécifiques
La posturologie, telle qu'elle est parfois conceptualisée, se distingue par une approche très axée sur l'idée que des entrées sensorielles spécifiques (yeux, pieds, mâchoire, oreille interne) sont les "capteurs" primaires du SPA [4]. Selon ce modèle, une perturbation, même minime, d'un de ces capteurs (ex: un déséquilibre des appuis plantaires, une légère hétérophorie oculaire, une malocclusion dentaire) peut entraîner une "dysfonction posturale" se manifestant par des douleurs chroniques, des vertiges, des déséquilibres, voire des troubles d'apprentissage [5]. La démarche consiste à identifier le "capteur primaire" en défaut par une batterie de tests cliniques spécifiques (ex: test de Romberg, test des rotateurs, test de Maddox) et à le "corriger" par des outils ciblés (semelles posturales, prismes, gouttières occlusales) [6].
Cette approche met souvent en avant des chaînes causales linéaires : une dysfonction du pied entraînerait une compensation ascendante, tandis qu'une anomalie visuelle pourrait provoquer une compensation descendante. Elle insiste sur l'idée que des stimulations très faibles (par exemple, des micro-reliefs dans les semelles posturales) peuvent avoir des effets réflexes significatifs sur le tonus postural.
C'est précisément la nature de ces "capteurs primaires" et des "chaînes causales" qui constitue le point le plus fragile du modèle de posturologie analysé ici, soulevant des questions fondamentales quant à sa validité scientifique.
2.1. Manque de Validation des Capteurs et Mécanismes Spécifiques
La notion de "capteur primaire" : L'idée qu'un seul capteur (visuel, podal, etc.) puisse être le "coupable" principal d'un déséquilibre postural complexe est une simplification excessive. Le contrôle postural est un processus dynamique, hautement intégré et redondant, impliquant une interaction constante entre de multiples afférences sensorielles et le système nerveux central [7]. Le cerveau ne se contente pas d'additionner des informations ; il les pondère, les filtre et les adapte en permanence. Isoler un "capteur primaire" comme cause unique relève davantage d'un modèle mécaniste simpliste que d'une compréhension physiologique complexe.
Les seuils de stimulation : Cette posturologie suggère que des stimulations d'une finesse extrême (ex: pressions sous-plantaires de quelques grammes) peuvent modifier la posture. Bien que le corps soit sensible, la démonstration que ces micro-stimulations induisent des changements cliniquement pertinents et reproductibles sur le tonus postural général manque souvent de preuves solides et indépendantes. Les effets observés pourraient être attribuables à la variabilité naturelle ou à des biais méthodologiques [8].
Validité des tests cliniques : Les tests posturologiques spécifiques (ex: tests de Romberg sensibilisés, tests des rotateurs, etc.) sont souvent critiqués pour leur manque de standardisation, leur fiabilité inter-examinateurs faible et l'absence de corrélation claire avec des mesures objectives de l'équilibre [9]. Leur interprétation peut être hautement subjective, ce qui ouvre la porte à des conclusions arbitraires.
2.2. Preuves Scientifiques Insuffisantes et Biais Méthodologiques
Qualité de la recherche : La majorité des études soutenant les concepts de ce modèle de posturologie sont souvent de faible qualité méthodologique. Elles souffrent fréquemment de :
Faible puissance statistique : Petits échantillons, rendant difficile la détection d'effets réels et augmentant le risque de résultats faux positifs.
Absence de groupes de contrôle appropriés : Notamment l'absence de groupes placebo ou de contrôle actif, qui sont cruciaux pour distinguer un effet spécifique d'un effet non spécifique (placebo, régression vers la moyenne, attention du thérapeute) [10].
Manque d'aveuglement : Il est souvent difficile d'aveugler les praticiens et les patients à l'intervention, ce qui peut introduire des biais d'attente.
Mesures subjectives : L'évaluation de l'amélioration est souvent basée sur des auto-rapports de douleur ou de confort, qui sont très sensibles à l'effet placebo. Les mesures objectives de la posture (stabilométrie) montrent des résultats mitigés et ne confirment pas toujours les améliorations subjectives ou cliniques revendiquées [11].
Faible reconnaissance internationale : Le concept très spécifique de cette posturologie n'est pas largement reconnu ou enseigné dans les mêmes termes dans le monde anglo-saxon ou dans d'autres traditions scientifiques rigoureuses. La littérature internationale, bien que s'intéressant à la posture, adopte une approche plus intégrée et moins focalisée sur des "capteurs primaires" isolés [7].
2.3. Simplification Excessive de la Physiologie
Cette posturologie tend à simplifier des mécanismes neurophysiologiques complexes. Le contrôle postural est le résultat d'une intégration multisensorielle et motrice de haut niveau, influencé par la cognition, l'émotion et l'expérience. Réduire une dysfonction posturale à un problème isolé de capteur (ex: "le pied est le capteur primaire") ignore la plasticité cérébrale, la capacité d'adaptation du système nerveux et la complexité des boucles de rétroaction qui gèrent l'équilibre [12].
L'ostéopathie, en soi, est une approche de thérapie manuelle dont l'efficacité est étudiée pour diverses conditions. Cependant, lorsque l'ostéopathe intègre le cadre posturologique décrit ici de manière acritique, il hérite des faiblesses méthodologiques et conceptuelles de cette dernière.
Diagnostic ostéopathique "posturologique" : Si un ostéopathe utilise des tests posturologiques non validés pour identifier des "capteurs" et oriente son traitement en fonction de ces prémisses, la scientificité de sa démarche s'en trouve affaiblie. La pertinence de corriger une "dysfonction ostéopathique" dans l'espoir de normaliser un "capteur postural" dont la dysfonction elle-même est mal caractérisée scientifiquement devient problématique.
Sur-interprétation des résultats : Un ostéopathe peut observer une amélioration des tests posturaux après une OMT. Toutefois, sans une méthodologie rigoureuse, il est difficile de déterminer si cette amélioration est due à la spécificité de la manipulation ostéopathique, à un effet placebo puissant (très présent dans les interventions manuelles), à une réduction de la douleur générale qui facilite la posture, ou simplement à la variabilité naturelle du système postural.
Risque de traitements inefficaces ou coûteux : L'adhésion à des modèles peu validés scientifiquement peut conduire à des prises en charge coûteuses et prolongées sans bénéfice mesurable et durable, détournant potentiellement les patients de thérapies dont l'efficacité est mieux établie.
En conclusion, si la vision holistique partagée par l'ostéopathie et la posturologie est louable, le concept de posturologie, avec ses hypothèses sur les "capteurs primaires" et les "chaînes causales linéaires", manque de preuves scientifiques robustes et souffre de limitations méthodologiques significatives. Cette faiblesse entache inévitablement la scientificité de l'ostéopathie lorsqu'elle s'appuie sur ce cadre pour évaluer ou "corriger" la posture.
Pour que l'ostéopathie et l'étude de la posture avancent sur le plan scientifique, il est impératif d'adopter des approches plus rigoureuses :
Abandonner les modèles simplistes : Le contrôle postural est une fonction complexe et intégrée qui ne peut être réduite à quelques "capteurs" clés.
Privilégier la recherche de haute qualité : Des RCTs avec des groupes de contrôle actifs, des mesures objectives de l'équilibre et de la posture, et un suivi à long terme sont essentiels.
Focaliser sur des mécanismes vérifiables : Plutôt que des théories spéculatives, la recherche devrait viser à comprendre comment les interventions manuelles influencent réellement la neurophysiologie, la biomécanique ou la perception corporelle.
Adopter une approche réellement multidisciplinaire : L'ostéopathie devrait se positionner comme un acteur parmi d'autres (kinésithérapeutes, ophtalmologistes, podologues, ORL, dentistes) dans une approche posturale intégrée, où chaque discipline apporte sa spécificité basée sur des preuves, sans prétendre à une suprématie causale unilatérale.
L'ostéopathie peut indéniablement contribuer au confort et à la mobilité des patients, ce qui peut favoriser de meilleures postures. Cependant, la prudence scientifique exige de ne pas attribuer à l'OMT une capacité directe et spécifique à "rééquilibrer" la posture selon les dogmes d'une posturologie dont les fondements scientifiques restent, à ce jour, insuffisamment établis. C'est en embrassant la rigueur scientifique et la nuance que ces disciplines pourront consolider leur place légitime dans le paysage des soins de santé.
[1] Licciardone, J. C. (2013). Osteopathic manipulative treatment and its clinical application. Journal of the American Osteopathic Association, 113(10), 724-727.
[2] Gagey, P. M., & Weber, B. (2000). Posturologie: Régulation et dérèglements. Masson.
[3] Seffinger, M. A., & Hruby, R. J. (2007). Foundations for Osteopathic Medicine. Lippincott Williams & Wilkins.
[4] Villeneuve, P., & Villeneuve-Parpay, S. (2004). Posturologie, un pont entre les thérapies fonctionnelles. Orthomagazine, 54, 20-25.
[5] Quercia, P., et al. (2007). Postural deficiency syndrome and dyslexia: a review. Current Pediatric Reviews, 3(1), 35-43. (Note : cet auteur est souvent cité dans cette approche de la posturologie, mais ses travaux sont aussi sujets à des critiques méthodologiques).
[6] Willem, G. (2017). Le diagnostic en posturologie. Frison-Roche.
[7] Visser, J. E., et al. (2008). The clinical utility of posturography. Clinical Neurophysiology, 119(11), 2420-2433.
[8] Morris, D., et al. (2018). Lymphatic Response to Kinesio Taping in Healthy Subjects. Lymphatic Research and Biology, 16(2), 223-228. (Bien que sur le K-Tape, illustre la difficulté à prouver des micro-effets).
[9] Lewis, J. S., et al. (2010). Inter-rater reliability and validity of postural assessment of patients with musculoskeletal conditions. Manual Therapy, 15(6), 551-558.
[10] Ernst, E. (2014). Chiropractic and osteopathy: a critical review of their effectiveness and safety. Wiener Medizinische Wochenschrift, 164(9-10), 195-201.
[11] Parreira, P., et al. (2019). Kinesio Taping for Chronic Low Back Pain: A Systematic Review. Clinical Journal of Pain, 35(11), 931-943. (Bien que sur K-Tape, illustre les défis de preuve sur la posture).
[12] Shumway-Cook, A., & Woollacott, M. H. (2007). Motor Control: Translating Research into Clinical Practice. Lippincott Williams & Wilkins.
[13] Kaptchuk, T. J., et al. (2008). Components of placebo effect: randomised controlled trial in patients with irritable bowel syndrome. BMJ, 336(7651), 101-104. (Illustre le puissant effet placebo dans les résultats rapportés par les patients).