Ce travail propose une analyse et une réponse contradictoire à la chronique de la philosophe Julia de Funès, intitulée « "L'ostéo" nouveau dieu de nos existences modernes », publiée dans L’Express le 1 décembre 2025.
Julia de Funès, figure médiatisée pour sa critique des dérives du développement personnel, adopte ici une posture de "gardienne de la raison" au sein d'un hebdomadaire attaché aux valeurs de rationalité. Elle y voit dans l'ostéopathie le symptôme d'un renoncement à la transcendance au profit d'une "mystique du corps". Si sa plume est vive, son analyse appelle une mise en perspective critique, confrontant sa philosophie de plateau à la réalité clinique et aux données de la science moderne. Elle dresse un portrait incisif de l’engouement contemporain pour l’ostéopathie.
Julia de Funès a raison de pointer du doigt les dérives manifestes de trop nombreuses pratiques. Il est salutaire de dénoncer la « pensée magique » qui s'immisce trop souvent dans les cabinets : théories crâniennes, viscérales ou somato-émotionnelles non prouvées, prétentions à guérir des pathologies organiques lourdes ou glissements vers un ésotérisme de bazar à base de « sève de bouleau » et de régimes d'exclusion injustifiés. Sur ce point, sa vigilance de philosophe rejoint celle des instances de santé : l'ostéopathie doit rester une thérapie manuelle rigoureuse et ne peut se substituer à la médecine scientifique.
L’argumentation de Julia de Funès repose sur une dichotomie stricte entre une médecine analytique de l'organe et une ostéopathie du « tout » qu'elle juge fantaisiste. Ce faisant, elle ignore les avancées majeures des sciences biologiques.
Le dépassement du réductionnisme : La science contemporaine, via la biologie systémique et les neurosciences, valide l'interconnexion des systèmes. L'approche globale n'est plus une "pensée magique", mais une nécessité pour comprendre la complexité du vivant.
La réalité biologique du toucher : Contrairement à ce qu'affirme l'autrice, le geste thérapeutique ne se substitue pas à la confession ; il active des mécanismes neurologiques documentés. Le toucher stimule des mécanorécepteurs modulant le signal douloureux dans la moelle épinière et libère des endorphines. L'apaisement n'est pas une métaphore spirituelle, c'est un événement biologique.
L'argument le plus percutant de l'autrice s'inscrit dans la lignée de Max Weber sur le désenchantement du monde, mais il souffre d'un angle mort majeur.
Faute de structures transcendantes (Dieu, Idéaux), l'individu se replie sur la seule certitude matérielle restante : son propre corps. Mais si le corps devient l'ultime oracle, c'est aussi parce que la médecine technique a parfois déshumanisé le soin, transformant le patient en une succession de clichés radiologiques.
La préférence pour le « thérapeute » témoigne d'une réaction à la déshumanisation du soin. L'ostéopathe offre une expérience (écoute, toucher, temps long) là où la médecine hospitalière, sous pression budgétaire, offre parfois une simple procédure.
La structure même de la critique de De Funès privilégie le mot d'esprit à la rigueur de terrain, tombant dans certains biais intellectuels.
Jouer sur la proximité entre « ostéo » et « théos » (Dieu) est une pirouette élégante mais intellectuellement malhonnête. Le patient moyen consulte pour un lumbago, non pour une épiphanie. En intellectualisant à l'extrême un acte de soin pragmatique, l'autrice s'éloigne du réel.
En suggérant que le soulagement du corps est une forme de paresse intellectuelle ou une perte de "hauteur de vue", De Funès manifeste un mépris pour le ressenti subjectif. Or, en épistémologie médicale, la douleur est par définition une sensation subjective. Critiquer la quête de confort physique relève d'une arrogance qui oublie que la dignité humaine passe aussi par l'intégrité du corps.
En somme, si Julia de Funès a raison de nous mettre en garde contre une sacralisation excessive du ressenti et les dérives ésotériques, sa critique reste à la surface du derme. L'ostéopathie n'est pas tant le "nouveau Dieu" qu'un révélateur : elle occupe l'espace laissé vide par une science qui explique parfaitement le « comment » (la mécanique) mais peine à apaiser le « pourquoi » de la souffrance vécue. Plutôt que de condamner le ressenti comme une erreur de pensée, la philosophie devrait y voir le besoin d'un individu cherchant à habiter son corps dans un monde de plus en plus virtuel. L'ostéopathie est en ce sens le révélateur d'un besoin vital de réincarner le soin. La philosophie gagnerait à interroger ce qui, dans notre monde virtuel, rend le contact humain et manuel si indispensable au lieu de le mépriser.